CONTE DE L’HERMITAGE

Le jardin délicieux du Sultan. Ecrit par
Florence Renault-Darsi. Conté dans l'Hermitage par Naima Najib.
Il était une fois, dans un pays lointain, un sultan juste et bon qui aimait les arts et la nature. Badr Ezzamane, c’était son nom, avait dans les premières années de son règne invité les plus illustres jardiniers et horticulteurs d’orient et d’occident pour offrir aux habitants de son royaume un grand jardin de promenade situé au cœur de la cité. Ce jardin, peuplé de chants d’oiseaux et propice à la rêverie, était, d’aussi loin qu’on s’en souvienne, le plus beau et le plus merveilleux qu’on ait jamais connu. Le sultan, qui était devenu un vieil homme aux cheveux blancs, aimait à s’y promener pour y rencontrer son peuple, écouter les doléances de celui-ci, conseiller celui-là, réconforter cet autre qui pleurait la perte d’un être cher... car c’est précisément en ce parc que le vieux sage organisait bon nombre des affaires de son royaume. Mais les années passèrent encore et le sultan, un beau matin ensoleillé de printemps, ne se réveilla pas. On décréta dix jours de deuil dans tout le royaume et sur la tombe du regretté Badr Ezzamane, qui avait toujours souhaité reposer dans le jardin, l’on fit sculpter par les artistes les plus talentueux, un lion de pierre. Pendant dix jours, la cité s’éveilla et s’endormi dans les pleurs et les lamentations de ses habitants.
Le sultan avait eu trois filles de son premier mariage, qui étaient depuis plusieurs années mariées à de grands seigneurs des pays voisins. Son seul et unique fils, le prince Soheyb, était parti voilà sept ans découvrir le monde et n’était jamais revenu, laissant son père et sa mère, la reine Mayssoune, dans une grande désolation. Abdessabour, le grand vizir du royaume, ami et conseiller du sultan depuis toujours, était maintenant dans un grand embarra car le seul héritier possible, en l’absence du prince Soheyb, était un neveu du sultan, éloignée de la cité depuis de nombreuses années tant son influence était néfaste et son comportement indigne. Le prince Ghadir, qui était connu dans tout le pays pour sa cruauté et sa cupidité, avait grandit, après qu’une mauvaise maladie lui eu enlevé père et mère, auprès de son cousin, fils du sultan ; avait aussi grandit en lui une jalousie sans mesure qu’il nourrissait à l’égard de son oncle et du noble et bon Soheyb. L’annonce du retour de Ghadir terrifiait les habitants de la cité qui savaient que dorénavant plus rien ne serait comme au temps béni du bon et sage Badr Ezzamane ; ils craignaient les pires maux pour eux-mêmes et leur belle cité et l’histoire leur en donna bien des raisons...
Le vil Ghadir revint donc au pays, aigrit par l’exil et n’ayant qu’en tête de s’enrichir et de vivre dans le faste et la débauche. Ainsi, sa première décision concernant le royaume fut celle d’interdire à tout jamais et à quiconque d’évoquer le sultan Badr Ezzamane et le prince Soheyb. La pauvre Mayssoune, encore en deuil et dans les larmes, fut chassée de la cité et alla vivre auprès de sa fille aînée la princesse Lethth ; le bienveillant Abdessabour fût emprisonné et succomba aux mauvais traitements qu’on lui infligeait dans le mois qui suivit. leur parc, la nuit, à l’abri des regards... Ainsi, jusqu’à présent, le jardin n’avait pas trop souffert et Ghadir, sans doute trop prit par la construction de son palais n’avait pas remarqué à quel point il restait un endroit serein et enchanteur dans la cité...de Badr Ezzamane n’abritait désormais plus que les miséreux chassés de leur maison, les pillards et brigands de toutes sortes qui y trouvaient le cadre idéal de leurs sinistres commerces. La cité, jadis radieuse, était maintenant désolée et dans une pauvreté sans mesure, tandis que le terrible Ghadir vivait dans l’opulence et affamait son peuple. Plus personne ne passait par là, les voyageurs et les marchands contournaient ce lieu de misère et de perdition..
Mais quand son palais fut terminé, Ghadir eu envie d’un jardin... Il fit alors détruire un quartier entier proche de sa nouvelle demeure, fit venir les plus célèbres jardiniers et entreprit de déterrer les plus beaux arbres et les plantes les plus rares du parc de feu Badr Ezzamane pour les replanter dans son jardin privé. Des centaines d’habitants se retrouvèrent du jour au lendemain sans toit, sans échoppe et sans travail ; le jardin du regretté sultan devint, au fur et à mesure qu’il se vidait de ses essences les plus précieuses, un lieu abandonné où régnait désormais la tristesse et la désolation. Dépouillé de ses plus beaux atours et délaissé par les promeneurs de jadis, feu le parc
La seconde décision que prit le nouveau souverain fut la construction d’un nouveau palais, qu’il voulait le plus beau, le plus grand et le luxueux que l’histoire n’ait jamais évoqué. Il fit venir pour cela des quatre coins du monde, les plus illustres architectes, les meilleurs artisans et les maçons les plus habiles. La construction du palais dura cinq années et ruina le pays et le peuple écrasé par des impôts de plus en plus importants ; la misère s’étendit sur la cité et bientôt sur son si beau jardin...
Le néfaste Ghadir, habité de haine et de jalousie, était déterminé à détruire tout ce que le bon sultan avait entreprit pour embellir la cité et offrir une vie paisible à ses habitants. Ainsi, les jardiniers du grand et merveilleux jardin de Badr Ezzamane avaient été destitués de leurs fonctions à l’arrivée du nouveau sultan, mais ils étaient tellement scrupuleux qu’ils continuaient à entretenir
Un jour pourtant, aux portes de la cité se présenta un bien étrange visiteur. Les pieds nus, vêtu de lin blanc, il n’avait pour bagage qu’un luth richement travaillé et une sacoche de cuir élimé qu’il portait en bandoulière. Traversant la cité comme s’il la connaissait depuis toujours, il se dirigea d’un pas décidé vers le jardin agonisant, s’y assit sur un vieux banc cassé et prenant son luth en main en sorti les sons les plus mélodieux qu’on puisse de mémoire en tirer. Bientôt, tous les misérables du parc l’entourèrent et comme envoûtés par la beauté de la musique reprirent peu à peu figure humaine. Puis, ce furent les habitants de la ville entière qui attirés par la mélodie rejoignirent le jardin pour écouter et découvrir ce fameux musicien. Le sultan, depuis son palais perçu lui aussi les accords du luth et, aussi furieux que curieux, envoya un garde s’enquérir de ce joueur intempestif. Dès qu’il apprit le rassemblement qu’avait provoqué l’étranger, Ghadir le fit arrêter et c’est ligoté qu’on amena le virtuose devant le sultan rouge de colère. Digne et altier dans sa mauvaise posture, le musicien répondit avec aplomb aux questions du perfide : il était le prince Soheyb, fils unique du défunt sultan et après treize année a parcourir le monde il revenait en son royaume pour y prendre la place qui lui était due. C’est en allant voir sa sœur, la princesse Lethth, qu’il avait appris la mort de son père, celle de sa chère mère – car Mayssoune n’avait pas survécu longtemps à la perte du sage Badr Ezzamane et son exil – et la traîtrise de son cousin. Entendant cela, Ghadir fit aussitôt jeter Soheyb dans les geôles sombres et humides du palais. Il pensait enfin être à jamais débarrassé de son cousin et se réjouissait sournoisement à l’idée de le savoir pourrir dans un cachot infesté par la vermine et les rats.
Pendant ce temps, dans le jardin désolé, les badauds revenaient peu à peu de leur enchantement, Jaziya la fille du cordonnier resta la dernière, debout, impassible, elle fixait des yeux le banc duquel avait disparu subitement l’étrange visiteur... Devant elle, posé négligemment au sol, le luth oublié semblait vibrer encore. Jaziya s’approcha et s’en saisit brusquement, jetant de part et d’autres des regards effrayés ; le glissant sous son manteau, elle rentra précipitamment dans la boutique de son père.
La nuit venue et quand toute sa famille fut assoupie, elle se leva silencieusement et sortit l’instrument de la niche où elle l’avait caché en rentrant chez elle. Elle le caressait doucement, émerveillée par la beauté de l’objet, et y déposait un baiser, quand soudain, apparu dans une nuée blanchâtre un être étrange, mi-homme mi-oiseau, qui lui bâillonnant la bouche de la main lui murmura de ne pas s’effrayer et de l’écouter.
Le genni expliqua alors à la belle, revenue de sa surprise, qu’il était l’ami et le protecteur du prince Soheyb. Il avait été transformé en luth par un éfrit jaloux et ne pouvait être délivré de son sortilège que si une jeune fille, aussi gracieuse que vertueuse, lui donnait dans son état un baiser. Il jura une éternelle reconnaissance à Jaziya et lui demandant ce qui pouvait faire pour elle, s’inclina humblement devant sa nouvelle maîtresse. Impressionnée mais sûre d’elle, celle-ci lui raconta l’histoire de sa cité, son amour du jardin où elle jouait tous les jours de son enfance heureuse, sa haine du terrible sultan et le désir qu’elle avait que tout redevienne comme avant...
Le genni s’envola aussitôt par la fenêtre.
Le misérable Ghadir, endormit dans son lit d’or, ne s’aperçu pas de la présence du genni et quand celui-ci le métamorphosa en ver de terre, il se sentit juste un peu différent... c’est seulement quand il se retrouva dans la terre humide du jardin désolé qu’il se rendit compte de ce qui lui arrivait ! Le genni libéra ensuite son compagnon de route le prince Soheyb et, dans la joie et l’allégresse de se retrouver, ils parlèrent et se félicitèrent longtemps sans voir que le jour pointait déjà à l’horizon.
Le peuple acclama son nouveau sultan et l’on s’activa le jour même, que l’on soit boucher, tisserand ou forgeron, à nettoyer, replanter et réaménager le parc pour qu’il redevienne la fierté de la cité et de ses habitants, le symbole de la vie à nouveau paisible et prospère que saurait instaurer le digne Soheyb, fils du miséricordieux sultan Badr Ezzamane. Un chantier était en route et tous y participaient avec la belle générosité de leurs cœurs vaillants, dans l’espoir sans faille de remplacer la complainte de misère et de désolation dont ils avaient tant souffert par l’allégresse et la douceur des chants d’oiseaux qui viendraient, ils en étaient certains, à nouveau peupler leur jardin.